Quelle est la philosophie politique de Bart de Wever ? Nationaliste, indépendantiste et libéral, serait-il un chantre du libertarisme désirant limiter le pouvoir de l’État ou un farouche communautariste ? Au-delà d’une autonomie accrue pour la Flandre, quel est le projet de société de ce cynique aux phrases cinglantes ? Quelles sont les aspirations de ce faiseur de roi de la politique belge ?
Populaire, De Wever l’est assurément et populiste, très probablement. D’après un récent sondage, son parti récolterait près de 33% des voix flamandes en cas de nouvelles élections. En outre, en octobre dernier, près de 48% des Flamands déclaraient imaginer pouvoir voter pour Bart De Wever. Mais ses électeurs connaissent-ils vraiment l’idéologie politique de ce dernier ? Bien sûr, Bart sait manier l’art du verbe et sélectionner soigneusement les idées qui auront du succès auprès de l’électorat mais quelle est donc sa vision de la société. Les aspects communautaires de son programme sont bien entendus connus. Tout le monde sait que la N-VA demande une plus grande autonomie pour la Flandre et désire faire de celle-ci un État de l’Union européenne. Mais une fois cette réforme « copernicienne » accomplie, que désirent ce parti et son leader charismatique ? Lutter contre les inégalités sociales, promouvoir la liberté d’entreprise, combattre le changement climatique ?
Pour répondre à ces questions, il est crucial de s’interroger sur les fondements de la philosophie politique de Bart De Wever. Bien que ce dernier ait récemment reçu de la Fédération des entreprises flamandes (Voka) un ouvrage de l’auteure libertarienne Aynd Rand, il serait faux de croire que De Wever est un chantre du libéralisme néoclassique ou de la pensée libertarienne. Il n’est pas plus fan des économistes de l’école autrichienne tels que Friedrich von Hayek, que des socialistes ou des anarchistes. En réalité, De Wever se sent bien plus proche de la philosophie politique d’Edmund Burke, fondateur du conservatisme. Il a d’ailleurs affirmé à de nombreuses reprises vouloir redorer le blason du conservatisme en Flandre. Mais attention, pas n’importe quel type de conservatisme. Pas question d’un néoconservatisme à la Reagan ou à la Thatcher. Non, Bart est un partisan du conservatisme d’antan, un puriste en quelque sorte. C’est ainsi que dans son ouvrage "Het kostbare weefsel. Vijf jaar maatschappelijkritiek", il loue Burke comme un héros et s’identifie à la trajectoire personnelle de ce penseur britannique. Mais quelles étaient donc les idées de ce brave Sir Edmund ? Et en quoi façonnent-elles les positions actuelles de l’homme le plus populaire de Flandre ?
Le Nouveau nationalisme flamand sous un étendard burkien
Sir Edmund Burke était un gentleman irlandais appartenant au parti libéral des Whigs. Proche d’Adam Smith au niveau de la théorie économique, Burke était tout sauf un progressiste. Au XVIII, à l’instar de bon nombre de ses contemporains, Burke était sceptique quant à la possibilité d’utiliser la démocratie comme forme de gouvernement. D’après lui, la société était structurée de manière harmonieuse comme les organes du corps humain. La structure hiérarchique de l’Ancien Régime lui semblait tout à fait justifiée parce qu’elle respectait le dessein de la « Providence ». Partisan de la Révolution américaine dans sa jeunesse, Edmund Burke s’est surtout illustré pour sa farouche opposition à la Révolution française. D’après lui, les idéaux universalistes et égalitaristes de la Révolution française étaient néfastes parce qu’ils remettaient en question l’ordre établi, le respect de la tradition et l’héritage des ancêtres. Au contraire, la guerre d’indépendance des États-Unis lui semblait justifiée uniquement par le désir de citoyens britanniques d’exercer leurs droits traditionnels outre-mer (i.e. avoir une certaine représentation auprès des institutions de Westminster). Burke était donc contre toute tentative de renverser l’équilibre historique de la société. Pour lui, la Révolution française et les droits qu’elle revendique sont une abomination. Il n’existe pas, selon lui, de droits de l’Homme universels mais seuls des droits propres au citoyen de chaque nation. Dans cette vision philosophique, l’Homme n’est pas la mesure de l’homme, tous les hommes ne naissent pas libres et égaux, tous n’ont pas les mêmes droits et l’Histoire suit une rationalité propre créée par la Providence. A son actif, Burke était un de ceux qui avait prédit la Terreur et ses barbaries. Pour Sir Edmund, la démocratie ne pouvait que déboucher sur la barbarie d’une tyrannie de la majorité et l’anarchie.
Eh bien c’est ce grand humaniste qui fait figure de modèle pour Bart de Wever. Il voit dans cet Irlandais, "résistant à l’envahisseur anglais", un modèle. Bien sûr, De Wever ne peut nier quelques fourvoiements dans la pensée burkienne. Ainsi, pas question pour Bart de partager la vision antidémocratique de Burke ni de nier entièrement l’héritage des Lumières. Burke a d’ailleurs laissé un legs philosophique important puisqu’il est l’un des inspirateurs des Tories au Royaume-Uni ou du conservatisme américain. Vue la diversité des écrits de Burke, il importe de voir sur quels points De Wever partage ses idées. Comme Sir Edmund, De Wever affirme que "la société est un être organique et que les révolutions politiques ne mènent jamais à des changements durables et positifs" (sic). A cet égard, "mai 68 est un cas d’école" de révolution ayant raté d’après Bart. Il voit dans ce « mouvement étudiant » la source de la perte des valeurs chrétiennes et des traditions. D’après lui, les résultats en sont une augmentation du nombre de divorces et de personnes présentant des problèmes psychologiques. Les réalisations historiques qui sont le fruit de luttes de libération contre l’oppression de systèmes traditionnels sont ainsi liées rhétoriquement aux exactions et aux conséquences négatives des processus de contestation de l’ordre établi. Mais qu’en aurait-il été du droit de vote, de l’égalité entre les hommes et les femmes, de l’accès à l’éducation supérieure, de la protection sociale si l’on avait suivi cette ligne de pensée il y a quarante ans ? D’après la pensée conservatrice d’un De Wever les changements ne peuvent être qu’incrémentaux et se faire dans le respect des traditions. Quel paradoxe ! La philosophie du grand réformateur flamand, de l’homme qui refuse depuis des mois d’entrer dans un gouvernement est d’essence conservatrice. O quae mutatio rerum ! comme diraient les Latins…
Conséquences pratiques de la vision "wévérienne"
Nationalisme
Ce paradoxe s’explique partiellement par le fait que De Wever considère la Belgique comme un accident de l’histoire faisant cohabiter deux démocraties distinctes sous un même État. Dans une conférence à l’Université de Gand, il déclarait ainsi : "Er is een gevecht voor uw ziel bezig. Een gevecht tussen ‘Vlaming zijn’ en ‘Belg zijn’. En België staat er, afgaande op objectieve kenmerken over identiteit gewoon slecht voor. Simpelweg gezegd zijn er twee culturen en twee democratieën in ons land." (Un combat pour votre âme est en jeu. Un combat entre le fait d’être "flamand" et le fait d’être "belge". La Belgique, en se basant sur des caractéristiques objectives de l’identité, ne se présente pas bien. En bref, il existe deux cultures et deux démocraties dans notre pays).
Pourtant, cette explication est un peu courte. Un accident de l’histoire ? D’accord, mais alors comment effectuer la sélection entre les structures historiques devant être protégées pour leurs vertus selon la pensée conservatrice et les autres ? De Wever a probablement cru pouvoir résoudre cette tension en s’inspirant à nouveau dans la pensée burkienne. Burke s’est en effet dénoté pour ses prises de position en faveur d’une plus grande autonomie de l’Irlande au sein de l’Empire britannique au XVIIIème siècle. Il désirait une plus grande liberté commerciale. N’est-ce finalement pas ce que "ceteris paribus" l’idéologue de la NV-A désire ? Plus d’autonomie ? Pourquoi ne pas employer le père du conservatisme pour justifier l’indépendance et résoudre cette tension entre changement des structures historiques et conservatisme ? Rhétoriquement c’est la stratégie employée par De Wever, sauf qu’elle est bancale parce que Burke n’imaginait aucunement remettre en question l’Empire britannique (O’Gorman, Political Thinkers, 2004) et s’opposait à toutes velléités séparatistes dans le chef de ses compatriotes. Il était impérialiste avant d’être nationaliste. C’est là une différence fondamentale avec De Wever qui lui, envisage, très clairement la fin progressive de la Belgique et donc le séparatisme. Sir Edmund Burke ne demandait que la restauration de la liberté commerciale dont jouissait l’Irlande avant la répression guillermine ayant suivi la Glorieuse Révolution et ses écrits ont probablement contribué à cimenter les bases du nationalisme britannique (Yoon Sun Lee, Nationalism and Irony, N-Y, University Press, 2004). Par contre, De Wever, en revendiquant une autonomie accrue n’ayant jamais existé auparavant, se met en porte-à-faux avec son conservatisme. Si l’historicisme sert son discours nationaliste en consolidant sa communauté imaginée, elle dessert la cohérence de sa pensée.
Communautarisme
De Wever n’est pas libéral au sens politique du terme. Il est d’ailleurs plutôt un communautariste à l’instar de Charles Taylor et Michaël Walzer. Il considère que la tâche du politique est de soutenir la société civile par le biais d’une autorité étatique ayant un rôle subsidiaire. « Ik geloof namelijk niet in het individualisme, in de vrijheid-blijheidfilosofie, maar in gemeenschapsvorming. Het progressieve denken op ethisch en economisch vlak heeft ons heeft veel miserie opgeleverd. Er zijn nog nooit zoveel depressies, zelfmoorden, vulgariteiten en seksuele immoraliteiten in de samenleving geweest, en de gevolgen van de liberale hebzucht kennen we ondertussen. Sorry, maar we zijn aan een correctie toe. Die correctie is inderdaad een pak conservatisme aan de dag leggen door de huidige waarden en de normen tegen het licht te houden en opnieuw verbanden te leggen tussen mensen. Het sociale weefsel is weg. » (Je ne crois pas ni à l’individualisme ni à la philosophie de la liberté-bonheur, mais à la construction communautaire. La pensée progressiste au niveau éthique et économique nous a apporté pas mal de problèmes. Il n’y a jamais eu autant de dépressions, de suicides, de vulgarité et d’immoralité sexuelle que dans la société actuelle, en outre nous connaissons aujourd’hui bien les effets de la cupidité libérale. Désolé, mais nous avons besoin d’une correction [à ce modèle]. Cette correction nécessite une restauration de l’action conservatrice mettant en lumière et préservant les valeurs et normes actuelles et rétablir les liens entre les gens. Le tissu social a disparu.) Ce "revival" du conservatisme rappelle furieusement le diagnostic qu’un Durkheim établissait de la société dans laquelle il vivait où les liens de solidarité traditionnels disparaissaient. On retrouve presque mot pour mot la vision pessimiste d’Émile Durkheim dans les discours de De Wever pour qui la société actuelle a abouti sur la dérégulation et sur l’augmentation du taux de suicide. On est proche d’une conclusion telle que celle « Le suicide varie en raison inverse du degré d’intégration dans la société religieuse … ». Il considère ainsi que quand "l’homme est la mesure de toute chose, c’est la porte ouverte au matérialisme égoïste".
Vue sa conception d’une perte des valeurs, son idéologie lui suggère la nécessité d’une autorité moralisatrice. “Nous constatons qu’une société qui n’offre plus de repères est une société à la dérive. La recherche de repères et de sens est au moins aussi importante que la sauvegarde de notre bien-être”, dixit Bart De Wever lors d’un Congrès de la NV-A. Le problème que pose une telle approche est qu’elle est difficilement compatible avec une société plurielle. En effet, dans nos sociétés actuelles où coexistent plusieurs cultures, différentes échelles de valeurs cohabitent. L’indépendantisme non émancipateur d’un De Wever utilise le nationalisme flamand comme ciment communautaire unificateur à cette renaissance des valeurs. Or, la revalorisation de traditions morales contient tout autant d’écueils que l’idéologie progressiste.
Un peu d’écologie...
Même les préoccupations écologiques de la NV-A peuvent s’expliquer par la pensée burkienne. En effet, dans la même ligne d’idée que ce qui a été exposé précédemment, Burke considérait que la conception du contrat social de Rousseau était erronée en ce qu’elle ne tenait compte que d’individus hors de leur contexte. Pour Burke, tout individu doit tenir compte de son passé et de ses ancêtres. Le contrat social n’implique donc pas uniquement les "étants" sinon aussi les "ayant été" et les "seront". Une telle idée épouse bien l’idée d’une responsabilité intergénérationnelle de protection de la planète et de l’environnement. C’est peut-être en partie pour cela, qu’assez paradoxalement des conservateurs de la NV-A (Brepoels) peuvent cohabiter avec des soixante-huitards comme Cohn Bendit au sein du groupe des Verts-ALE au Parlement Européen...
Vision économique
La conception économique de De Wever, proche du libéralisme, est empruntée à l’essayiste anglais Theodore Dalrymple (Anthony Daniels pour les intimes). Ce dernier est l’auteur d’une critique virulente contre l’État Providence, non pour ses coûts élevés ou son manque d’efficacité économique mais pour des critères moraux. D’après Dalrymple, l’État nation est en faillite car ses citoyens ont perdu le sens des responsabilités en raison du soutien que leur apporte l’État. La solidarité interpersonnelle orchestrée par l’intervention de l’État à la base de nos modèles sociaux européens mettrait en péril la société. D’après cette idéologie, l’État Providence créerait des "assistés" dépendant des subsides gouvernementales. De même, dans l’idéologie de De Wever, les régions et communautés en difficultés économiques ne devraient pas recevoir d’aide des régions plus riches car cela créerait un lien de dépendance entre le donateur et le récipiendaire. Exit les fonds structurels… Dans la pratique, cette idéologie conservatrice se rapproche des théories économiques néo-libérales dans la mesure où elle ne remet pas en cause l’ordre du marché mais considère qu’il est nécessaire que les individus assument leur propre compétitivité.
Conclusion
Finalement, ce rapide tour d’horizon des fondements idéologiques de l’homme le plus populaire de Flandre révèle les tensions et paradoxes travaillant au sein des revendications de De Wever. Peut-être est-ce chez le maître à penser de De Wever que l’on retrouve une bonne explication aux difficultés de former un gouvernement. Burke ne disait-il pas lui-même : « La simple idée de la formation d’un nouveau gouvernement suffit pour nous inspirer le dégoût et l’horreur ».
Auteurs
Vivien Sierens
Rédacteur EGL.
Belge.
Né le 15 mars 1985.
Activité professionnelle à Bruxelles depuis 2009 ;
Collège d’Europe, Bruges (2008-2009).
Vrije Universiteit Brussel, Bruxelles (2007-2008).
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« Nous avons besoin d’acteurs de la société civile comme les Européens du Grand Lille ».
Luc Van den Brande, Président du Comité des Régions (2008-2010), le 28 janvier 2010, à l’occasion de la conférence organisée au Parlement européen par les Européens du Grand Lille
Qui sommes-nous ?
Créée en 2007 par des étudiants de Lille, l’association "Les Européens du Grand Lille" a lancé son blog (grandlille.eu) le 28 janvier 2009, date du premier anniversaire de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai.
Notre but est de favoriser l’ouverture du Grand Lille à l’Europe. Il s’agit pour nous de rapprocher l’Union européenne et les citoyens de l’Eurométropole Lille-Kortrijk-Tournai, mais aussi plus généralement du Nord - Pas de Calais.
Nous espérons que ce blog, développé en partenariat avec Euros du Village, permettra au plus grand nombre de participer au débat sur l’Europe.
Le comité de parrainage de l’association est composé de :
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Par Gérard, le 28 septembre 2011
J’ai découvert de nombreuses informations sur Herman Van Rompuy que je ne connaissais pas très bien (hormis par la télé). Je suis heureux d’avoir découvert votre blog, je le suivrais souvent.
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Martin Caudron, Président des Européens du Grand Lille, est interviewé sur l’association mais aussi sur les élections européennes du 7 juin.




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